GRETA CDMA

De l’industrie nucléaire à l’art du bois : rencontre avec Virak Yuth, ancien stagiaire de la formation “Découverte en ébénisterie”

À l’occasion de l’exposition « The Art of Making » au Petit Palais (du 24 février au 1er mars 2026), nous avons interviewé Virak Yuth, ancien stagiaire du GRETA CDMA en ébénisterie. Après une carrière d’ingénieur dans le nucléaire, il a tout quitté pour se reconvertir dans l’artisanat d’art.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours avant votre reconversion à l’ébénisterie ?

Après mon Master II obtenu à l’IAE de Lyon, j’ai débuté ma vie professionnelle en tant qu’ingénieur qualité chez un grand équipementier automobile. J’y suis resté 5 ans avant de faire un petit détour d’un an dans le secteur de l’aéronautique, toujours dans la Qualité. Puis en 2008, j’ai rejoint le groupe Areva. Qui est devenu Orano après la séparation du groupe en 2017. J’ai eu la chance de travailler sur les projets de construction des 3 EPR.
L’accident de Fukushima a stoppé net les investissements dans le secteur du nucléaire. Et il n’y avait plus de projets qui pouvaient donner du sens à mon travail. Alors dès 2018, j’ai commencé à réfléchir à une reconversion professionnelle.

Pourquoi avoir choisi la formation du GRETA CDMA “Découverte en ébénisterie” ?

Initialement je voulais préparer le CAP Ébéniste en 1 an avec le GRETA CDMA. Mais après 2 refus de Transition Pro de prendre en charge les coûts de la formation, j’ai décidé de la financer moi-même. Et la « Découverte en Ébénisterie » en cours du soir me permettait de continuer à travailler pour la financer. Ce n’est pas la voie la plus facile, mais j’étais très motivé et très soutenu par ma famille (c’est primordial !).

Vous avez passé votre CAP dès la première année. Comment avez-vous vécu cette étape ?

Très stressant ! Parce que nous n’avions eu que la moitié de nos cours. Il y avait des matières que nous n’avions pas encore suivies (Histoire de l’art, CAO…). Il y a eu beaucoup de travail personnel pour réviser, ou plutôt apprendre les cours qui n’étaient pas encore enseignés.
Les professeurs du GRETA CDMA à l’École Boulle nous ont encouragés à passer le CAP dès la première année. Ils nous avaient toujours assurés qu’ils nous préparaient à passer un diplôme qui allait au-delà d’un CAP. Et passer les épreuves dès la première année était une stratégie car si je les avais ratées, cela m’aurait servi de retour d’expérience pour les repasser l’année d’après. En somme, on s’était donné deux chances pour réussir.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant ces deux années ?

L’exigence, la rigueur et la passion de transmettre des intervenants. Mais aussi beaucoup de fatigue. On met de côté notre vie sociale.

Juste après l’obtention de votre CAP, vous avez lancé votre marque « Cocobolo Concept ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Avant d’intégrer la formation, mon projet était en phase avancée dans la préparation (concept, business plan détaillé, identifier les organismes qui allaient m’accompagner etc.). Lorsque j’ai terminé la formation, j’ai en effet créé Cocobolo Concept en avril 2024.

Cocobolo est une essence de bois précieux originaire d’Amérique Centrale. Elle est beaucoup utilisée dans la fabrication d’instruments de musique. Choisir le nom d’une essence de bois fait écho à notre métier d’ébéniste. « Concept » car l’objectif final de mon projet sera d’ouvrir un concept store dans lequel il y aura un atelier d’ébéniste, une boutique de ventes d’objets de décoration issus de l’artisanat et un bar/café. Cet endroit est pensé comme un point de rencontre entre les artisans, artistes et la clientèle où je privilégie les rapports humains et les échanges.

A peine deux ans plus tard, vous avez été sélectionné pour exposer à l’exposition « the Art of Making » au Petit Palais du 24 février au 1er mars 2026. Une consécration !
Comment cela s’est-il concrètement mis en place ?

Au départ, lors d’un pitch pour obtenir un financement, un membre du jury d’Initiative Seine-Saint-Denis m’a encouragé à déposer le dossier pour le titre d’artisan d’art auprès de la CMA. Je ne l’ai évidemment pas fait car je ne me sentais du tout à la hauteur d’un artisan d’art ! Lorsque mon dossier a dû repasser devant le même jury quelques mois plus tard, la même personne m’a redemandé si j’avais déposé mon dossier. Cette fois-ci, j’ai suivi son conseil.

Il y a eu d’abord la reconnaissance du titre d’Artisan d’Art de la part de la CMA de la Seine-Saint-Denis en février 2025. Puis j’ai reçu le prix d’Excellence Espoir de l’Artisanat d’Art 2025, grâce à ma première commande, qui est une desserte revisitée (encore une fois, on m’a « forcé » à déposer le dossier). Celle-là même que j’ai présentée pour l’exposition « The Art of Making ».

Quelles ont été vos principales sources d’inspiration pour ce meuble ?

Il y a plusieurs inspirations dans cette pièce. J’ai toujours aimé l’esthétique minimaliste du Wabi-sabi japonais et du style ornemental des années 1920-1930. Cette pièce, avec ses formes aérodynamiques, minimaliste et sophistiquée, est une interprétation des styles Art Déco et du Streamline.

Quels matériaux avez-vous choisis et pourquoi ?

Pour des contraintes budgétaires, le choix s’est porté sur du contre-plaqué pour la matière principale. Ensuite la cliente voulait un placage en bois de rose (très difficile à en trouver de nos jours). Les contre parements sont en frêne. Cela ne se voit pas à cause du placage mais les alèses sont en frêne également, plus souple pour le cintrage.

Ensuite, j’ai proposé des éléments d’ornement en laiton pour donner une impression de raffinement, avec de la marqueterie de paille sur les roues, qui sont également entourées de cuir sur les chants. Les lattes des portes-rideaux sont en chêne. Je les solidarise avec un tissu WAX que je viens coller en contre-parement. Pour le traitement, j’ai déposé un fond dur, puis j’ai appliqué une cire faite « maison » au tampon.

Quel message ou quelle émotion souhaitez-vous transmettre au public à travers ce meuble ?

Les dessertes ont toujours accompagné le quotidien, traversant les époques sans jamais vraiment disparaître. Pourtant, elles semblent aujourd’hui un peu tombées dans l’oubli. Peut-être les juge-t-on dépassées ?
Avec cette création, je souhaitais montrer qu’un meuble aussi utile peut allier esthétique et fonctionnalité, et s’afficher fièrement, sans complexe, au cœur d’un salon.

Quels sont vos projets pour la suite ?

J’ai toujours le projet d’aller au bout de Cocobolo Concept : trouver un financement afin de créer et faire vivre le concept store.

« The Art of Making » est une exposition qui se tient alternativement à Paris et à Berlin. Je suis en train de réfléchir au prochain meuble à présenter pour l’appel à candidatures pour l’exposition à Berlin. Je pense le présenter à d’autres concours comme Prix Jeune Talent par exemple.

Un conseil pour ceux qui hésitent à se reconvertir ?

Le soutien familial est très important car, contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas juste notre aventure. On embarque avec nous notre famille (finance, temps, gestion de la vie quotidienne, fatigue, stress etc…). Ne pas abandonner. On a le droit de faire des erreurs mais elles font partie de ce parcours d’entreprenariat et elles servent de retour sur expérience qui nous font progresser.